Le grenier de décembre 2004

mon vieux

h1
28/12/04

Mon père est mort dans la nuit du 31 au 1er janvier 2001. C’est tout lui ça. Jamais de demi mesure. Mon père il a crevé seul dans son lit. Il n’aura pas eu le temps d’étrenner le sachet de pièces d’euros qu’il avait acheté. C’est d’ailleurs tout l’argent que j’aurai récupéré.

Le 3 janvier j’étais en Normandie. On avait loué un gîte avec les amis pour le nouvel an. On venait de raccompagner Julien à la gare. Je devais rejoindre Julien à Paris deux jours après avant son retour pour Lyon. On avait pas eu le temps d’être vraiment ensemble pendant ces 4 jours. Il m’a reproché ma distance envers lui pendant ce séjour. Moi je ne m’en étais pas rendu compte bien sur. Lui était super mal à l’aise. Rentré au gîte. Un appel en absence. Maman. Je monte à l’étage m’isoler pour téléphoner. Bonne année maman. Bertrand il s’est passé quelque chose, c’est papa… Je comprends immédiatement, c’est comme dans les films. J’allume une cigarette. J’ouvre la fenêtre. Je l’écoute. Je ne veux pas qu’elle en dise trop, qu’elle cherche ses mots, c’est une position assez difficile pour elle pour en rajouter de mon côté. Je n’aurai pas aimé être à sa place. Rassure toi je lui dis, ça va aller, ça fait suffisamment longtemps que je m’y prépare. L’annonce ne me fait pas grand chose. Je me sens plutôt rassuré, apaisé, soulagé. J’allume une seconde cigarette. Je viens te chercher demain matin elle me dit. Elle ne sait pas comment finir, comment raccrocher, comment me laisser seul à présent. Je la comprends. Je raccroche. Je prends mon temps. Je sais qu’il va falloir descendre, je sais qu’il va falloir arriver au milieu des 6 autres, je sais qu’il va falloir faire passer un message par le regard, dire quelque chose sur un ton grave, je sais qu’ils vont se retrouver cons, que chacun va réfléchir à ce qu’il va dire, doit dire, doit ne pas dire, que certains s’en voudront d’avoir réagi comme çi ou pas comme ça. Je sais que je vais plomber la soirée. Je n’en ai pas envie, mais je suis bien obligé. Je descends l’escalier. Ils s’amusent. J’ai envie de m’amuser aussi mais je n’ai pas le droit. S’il vous plait je dis. Je vais devoir partir demain. Ma mère vient me chercher. Mon père est mort.

Je préfère ne pas trop faire attention aux réactions, je ne veux pas avoir à me dire oh elle réagit bien oh il en fait un peu trop, c’est déjà assez plombant comme ça. De toutes façons il est bien clair que la période de fête s’est arrêtée là, inévitablement. J’ai envie de rire. Je remonte et passe un coup de fil à Julien. Je ne vais pas pouvoir te rejoindre à Paris. Mon père est mort. C’est horrible d’imposer ça à celui qui vous aime. Je t’aime je lui dis en raccrochant. C’était la première fois je crois, et je savais que c’était la dernière. Ma mère me rappelle. C’est difficile pour elle, il faut la rassurer. J’essaye de détendre l’atmosphère au repas, on ne parle pas du sujet. Il est décidé que je dormirai seul, je n’aimerai pas que quelqu’un se trouve dans la même chambre que moi un soir comme ça, surtout pour lui. Je n’ai pas vraiment le temps de penser à moi, à mon père. J’essaye surtout que ça se passe bien pour les autres, je suis gêné d’imposer ça. Je me souviens avoir lu la rubrique vidéo porno d’un Têtu avant de m’endormir. J’ai bien dormi.

Le 4. Les filles m’accompagnent à Vire où j’ai donné rendez-vous à maman. Elle est déjà là. J’abandonne les autres. On s’installe dans un bar avec maman. On parle de papa, beaucoup. C’est la première fois qu’on en parle ainsi librement. Je lui dis que c’est un énorme poids qui vient de s’en aller, que j’attendais sa mort avec impatience, que je ne savais plus quoi faire. Ça semble horrible mais c’est la vérité. Elle me comprend de toutes façons. Nous rentrons. Je lui dis je veux m’arrêter à cette brocante que j’ai aperçu sur le bord de la route, on y trouve de formidables objets qui seraient hors de prix à Paris. C’est fermé, il est trop tôt. Je suis déçu.

Nous arrivons chez ma mère. Mon beau-père et ma petite sœur. L’ambiance est plombante. Après le repas je dis je vais me reposer. Je glande tout l’après-midi. Je feuillette mes vieux cahiers d’écolier. Je fais toujours ça chez ma mère, j’ai besoin de chercher des traces de tout ce que j’ai oublié. Je suis un homme sans passé. Il faut appeler le boulot, prévenir encore une fois. Je sais que pendant tous les prochains jours il ne se passera que ça, prévenir, écouter, supporter le regard des gens. Ça va être lourd. Nous passons chez ma grand-mère. Elle est en larmes. Elle ne viendra pas demain à l’enterrement, c’est trop dur pour elle. Mon père a toujours été son gendre preferé. Il était tellement fragile.

Le 5. Ma mère et moi partons tôt. La cérémonie est à 9h, on a deux heures de route. Je n’ai rien eu à m’occuper, la famille de mon père a tout prit en charge. Il y aura une petite messe à la chapelle. J’étais contre. J’ai toujours su que mon père partirai avant moi. Je me suis toujours imaginé refuser d’entrer dans la chapelle. Mais le protocole est trop lourd, je ne peux pas y échapper. Nous arrivons là bas. Il y a déjà beaucoup de monde devant la chapelle, je sais que le bal peut commencer, qu’il va falloir que je ne fasse pas de conneries, j’ai peur du fou rire nerveux, il va falloir embrasser tellement de monde, écouter les condoléances de chacun, je sais que ça va être extrêmement pénible. J’ai eu 10 ans pour me préparer, pour l’imaginer, ça y est j’y suis.

Mon père a 8 frères et sœurs. Il était le plus jeune des garçons. Le vilain petit canard aussi. Il est le seul à n’avoir eu qu’un enfant, qui plus est pédé. Il est le seul à être divorcé. Il est le seul à ne pas être catholique. Mon père était alcoolique, dépressif, hypocondriaque et schizophrène. Ça me fait de beaux antécédents. Quand mes parents ont divorcés j’avais 8 ans. C’est moi qui l’ai élevé après, j’ai joué le rôle du père toutes ces années. C’est dur, surtout pour un enfant. Et j’ai foiré. Après on s’étonne que je hais les enfants, que je n’en veux pour rien au monde. A la fin de sa vie il ne lui restait plus rien. Que moi. En 2000 il s’est fait licencier à force de passer sa vie en maison de repos. Il s’est fait viré de son logement et a quand même trouvé un petit studio. Ses frères et sœurs l’ont lâchés un par un, fatigués de ne rien pouvoir faire. Certains ont étés méchants. D’autres moins, par simple miséricorde chrétienne. Il ne restait qu’une de mes tantes auprès de lui. C’est elle qui tient le bar d’à côté où il passait toutes ses journées. C’est très ambigu. Elle aura été celle qui l’aura tué à petit feu, mais il n’y a rien à lui reprocher, les fois où il était interdit de bar le supermarché prenait le relais. Tous les étés je bossais dans ce bar. Certains étés il n’était pas là mais en maison de repos. J’arrivais alors fin juin avec 2 jours de ménage entiers dans sa maison pour vider les bouteilles de bières qui s’amoncelaient réellement partout. Un tsunami de verre.

C’est Ma tante qui l’a retrouvé 3 jours après sa mort. Elle s’inquiétait de ne pas l’avoir encore vu en ce début d’année. Les volets étaient fermés comme d’habitude. Mais l’odeur qui s’en dégageait ne trompait pas. Et le chat miaulait à l’intérieur. Elle a fait venir le shérif du village dans son studio. Ils ont cassés la vitre et l’ont trouvés sur son lit couvert de sang. Le chat est sortit immédiatement. L’autopsie révèlera une embolie pulmonaire. Il me faut le croire mais c’est difficile, la date de sa mort est trop énorme. Il a fallu faire vite pour l’enterrement.

On me sert dans les bras, on me dit plein de choses, je n’écoute pas. J’ai envie de tous les envoyer chier, sauf Ma tante. Elle a vu l’horreur. Encore maintenant elle fait des cauchemars. On entre dans la chapelle. Il y a un monde hallucinant. Mon père n’avait aucun ami. J’ai une envie monstrueuse de génocide. Ils sont venus ils sont tous là dès qu’ils ont entendus ce cri il est mort mon papaaaaaaa. Connards de vieux. J’aperçois mes amies du gîte. Je ne savais pas qu’elles viendraient. C’est extrêmement gentil, je ne sais pas si j’en aurai fait autant. Je décide alors de ne pas faire de scandale. Le curé commence sa messe. Elle est ignoble. Un tissu de mensonges de méchanceté de pardon et autres conneries chrétiennes, alors lui j’ai vraiment envie de le buter il me fait super mal.

Il faut partir pour la crémation. C’est la seule bonne nouvelle. Au repas familial de Noël, là où les autres l’ont vus pour la dernière fois, il a déclaré vouloir être incinéré, et qu’on jette ses cendres à la mer. Coïncidence… Mais je suis heureux qu’il ai eu le temps de l’exprimer. Je n’aurai pas voulu de tombeau. Je ne veux pas avoir à m’incliner dans un cimetière.

Le voyage est long. Il faut attendre son tour. Il faut aller voir le cercueil entrer dans le four. Il faut attendre pendant une heure les cendres. On nous place en rond autour d’un chocolat chaud. Je ne veux pas me retrouver seul avec mes oncles et tantes. Je sors fumer avec une cousine. On parle de cul.

On me donne les cendres. Un oncle nous ramène. Venez donc boire l’apéro à la maison je vous présenterai ma petite fille il dit. Hors de question je répond. Ma mère est gênée. Je reste assez calme mais j’ai vraiment envie de l’envoyer chier. Je ne veux pas voir ses chiasses d’ovaire et m’attendrir devant cette nouvelle venue à la vie, c’est complètement indécent, pour qui il se prend bordel ?

On va dormir chez Ma tante. Le plus dur commence demain. Je m’endors, l’urne en bas du lit.

Le 6. On se retrouve à une dizaine au bord de la mer. Il fait tres froid, il y a du vent, un petit crachin. Je jette les cendres dans la mer. Ça vole de partout, sur tout le monde. Je n’ai pas envie de rire. Je ne ressens rien.

On quitte tout le monde enfin, c’est fini. Maintenant d’autres épreuves m’attendent, plus difficiles que ce bal des faux culs. Direction d’abord les pompes funèbres. Il se trouve que le croque mort est un ancien ami de mon père. Il me dit des choses affreuses sur mon père, il n’a pas le droit de dire ça, ce n’est pas professionnel. Pauvre con je lui lâche.

Nous voilà devant le studio de mon père. On entre. Ça pue. Il fait froid. J’allume le chauffage. Le matelas a été enlevé. Le sommier est auréolé de sang séché. Je ne veux pas que ma mère reste trop longtemps. Elle doit partir de toutes façons, elle reprend le travail le lendemain. Moi je vais rester un peu, j’ai du boulot. Je dois refuser l’héritage, mon père est couvert de dettes. Je n’ai le droit à rien. Je suis obligé de voler ce que je peux, ce que je veux. Maman a du mal à partir, elle me prend dans ses bras en pleurant, c’est la première fois que ça arrive c’est très étrange. Elle a peur de me laisser seul, ça va aller je dis, je le pense. Elle part.

Me voilà seul, enfin, dans le studio. C’est un bordel inimaginable. Dans quelques jours les services sociaux viendront prendre ce qu’ils peuvent. Le propriétaire aura à sa charge le déblaiement du studio. Je ne sais pas par où commencer. Il n’y a presque rien à prendre de toutes façons, si ce n’est les souvenirs, les photos, les papiers, un ou deux petits meubles et ma vieille chaîne Hi-Fi que je lui avais donné. La télé est morte, je me serais bien posé 5 mn. J’allume la chaîne. Mon père n’avait que quelques CDs inécoutables, des trucs péruviens qu’il achetait au marché. Il y a juste une cassette de Joe Dassin et l’album “Fleur de yeux” des Têtes Raides que je lui avais envoyé pour Noël. Je sais qu’il aimait bien quand j’écoutais les Têtes Raides l’été. Je vais l’écouter en boucle pendant 3 jours. Arrive la chanson numéro 8, Postulat. Je fonds en larmes. Réellement. Je pleure enfin. Il fallait que ça sorte. Cette chanson depuis, c’est très dur. Elle est désormais liée à cet instant où je m’effondre, où je sais que quelque chose vient de se passer. Que rien ne sera plus comme avant. Qu’il y a un avant. Qu’il y a désormais un après. 19 janvier 1978. 6 janvier 2001. Et ma mort.

Je range comme je peux. Je fouille. Je trie. C’est dur. Il y a des choses que je n’aurait pas voulu trouver. Je trouve 3 pages de croquis. Mon père avait dessiné un plan tres détaillé. Il avait prévu un système pour déplacer la Tour Eiffel jusqu’en Bretagne. Un système ingénieux de poulies et autre. Un tracé détaillé du trajet et une estimation des coûts. Bien entendu, pas difficile à comprendre, c’était moi la Tour Eiffel. Je déchire ces pages. Je ne veux pas garder de traces de sa folie. Il y en a d’autres. C’est dur de lire ça. C’est un viol de sa folie. Je ne veux pas m’en souvenir. J’ai froid. Très froid. Je suis pris de tremblements. Je n’en peux plus. Il reste du forfait sur son téléphone portable qui ne servait à rien. Mon numéro, celui de ma mère, de Ma tante, son médecin, les urgences. Je fais du réseau. J’ai envie de baiser. Il y a un gars dans une ville pas loin. Inespéré. On se file rencard non loin du studio. J’y vais à pied. Je suis frigorifié. J’attends dans le froid. Le gars ne vient pas. Y’a des mythos partout. Je vais me promener sur le bord de mer. Je crois que je vais m’effondrer. Je me retrouve sur la crique que j’affectionnais. La dernière fois que j’étais venu c’était en aout. Je passais mon temps avec Julien au téléphone sur cette plage. Je rentre au studio. Je me branle. J’ai froid.

Je dors chez Ma tante. Je me réveille en plein nuit. Ma toute première crise d’angoisse. Inimaginable. Affreux. Indescriptible. Je vomis mes tripes. Je vais mourir, c’est évident, indéniable. C’est la fin. Je n’arrive plus à respirer je vomis du nez je m’accroche à tout ce que je peux trouver je fais tout tomber Ma tante arrive en courant elle est paniquée je suffoque il y en a partout elle tente de garder son calme elle me rassure je vais mourir je vais mourir je vais mourir. Je me calme. Je respire. Je bois un peu. Je retourne me coucher je ne peux plus m’endormir je m’endors.

Je passe encore deux jours là bas. Plus longtemps que prévu. Le 7 je vais chez le médecin de mon père. J’ai une grosse angine. Il ne me reconnait pas. Je lui dis finalement Je suis le fils d’Alain. Il se tait et soupire. Il me parle. Il le connait bien, forcement. Je ne suis pas convaincu qu’il ai été un bon médecin pour lui, j’en sais rien.

J’emmène un sac poubelle rempli à craquer de médicaments à la pharmacienne. Elle me regarde bizarrement. Je suis le fils d’Alain L. je dis. Son visage se décompose.

Les sacs poubelles s’accumulent dans le studio. Il va falloir penser à partir, j’ai fait ce que j’ai pu. Récupéré de ce que je pouvais, les instruments de musique, les vinyles. Le chat est souvent là. C’est un souci. Je ne peux pas l’emmener à Paris, c’est un matou d’extérieur il péterait les plombs. Le plus gentil des matous mais je ne peux pas, il faut que je m’en sépare. Ça sera une deuxième déchirure. Finalement il partira chez une vieille dame près de chez ma mère. Il mourra d’insuffisance urinaire en 2002. Mûkta qu’on l’avait appelé avec mon père. Ça veut dire perle en hindou. C’était mon dernier lien avec lui.

Je rentre à Paris le 10. Les crises d’angoisse s’accumulent, je meurs plus d’une fois. J’entre en dépression en mars. Je quitte Julien. Je suis toujours sous cachetons. Mais ça c’est une autre histoire.

Ça sera le dernier post de l’année. Ironie du sort je pars jeudi en Normandie dans un gîte loué pour le nouvel an. Mais ça devrait bien se passer.

By the way, happy new year.

et pendant ce temps-là à Vera Cruz…

h1
27/12/04

shave

h1
27/12/04

pub copinage

h1
26/12/04

Ivan, Boris, Marie et moi

h1
26/12/04

merci pour l’info

h1
25/12/04