allo papa bobo
Vendredi, TER Paris-Caen
Y’a eu des villes au nom de légende. Les Mureaux. Mantes-la-jolie. Je savais pas que Mantes-la-jolie c’était aussi loin de Paris. Y’a plein de verdure. Vu du train c’est joli Mantes-la-jolie. C’est pas comme Montbard quoi.
J’écrase ma clope avant que la porte se referme. 2 minutes d’arrêt à Evreux c’est pas assez pour en fumer une entière sur le quai. Saloperie de trains non fumeurs. Sur la dernière compil des Inrocks y’a cette chanson de Thomas Dybdahl, How it feels. C’est elle qui commence quand le train redémarre.
Thomas Dybdahl - How It Feels
J’ai pas compris ce qui se passait.
I want you to know that the truth is beautiful.
La batterie accompagne le mouvement du train. Les violons et l’accordéon ont pris le rythme des buissons qui défilent. Si tu savais comme c’était beau. J’ai pas compris ce qui se passait. C’est elle la chanson. J’ai jamais entendu plus belle chanson de train. Ca sera elle dont je me souviendrais pour cet évènement. Alors je me la suis passé en boucle cette chanson. De toutes façons sur le shuffle après c’était The soft pink truth alors forçément ça marchait moins bien.
Caen - là-bas.
En fait je me suis demandé pourquoi j’y allais. Après tout la dernière fois que je les ai vus ils se prenaient les cendres de mon vieux en pleine gueule à cause du vent. Et j’ai pratiquement plus eu de nouvelles. Jusqu’à Mercredi.
En fait c’est ça. Avant on les croisait aux mariages. Ils faisaient tourner les serviettes. Après c’était aux baptèmes. Ils faisaient tourner les serviettes. Maintenant on les croise pour les enterrements. Les charognards. Les cul bénits. Les curés. Alors pourquoi pas, c’est dans la suite logique des choses. On s’était dit rendez-vous dans 5 ans. Même lieu même heure même pomme. On verra comme on fera semblant.
C’est la première fois que je vois un mort. On va à la veillée qu’elle me dit ? Je sais pas si j’ai envie d’aller à la veillée. Mais après tout je suis curieux de voir ce que ça donne. On arrive la-bas. Un oncle me saute déja au coup et me dit très maladroitement: Tu sais Bertrand, t’as pas été vraiment présent ces derniers temps, mais t’inquiètes pas tu es considéré comme le 10ème de la famille. Je lui dit on verra peut-être ça plus tard non ? On entre dans la chambre mortuaire. Il y a un autre oncle et une autre tante. Et le pépé. Sur son lit en soie. Il a l’air reposé qu’ils disent. Oui il a l’air reposé que je répond. C’est pas vrai. Il a pas l’air reposé. Il a juste l’air mort. Un mannequin de cire. On dirait une de mes Jacquelines. Les doigts semblent collés entre eux à la truelle. Ca dépasse de partout. Je sais pas quoi faire. Est-ce qu’il faut le toucher ? S’incliner ? Sourire en lui disant un mot ? Pleurer ? Je suis pas doué pour les émotions programmées. Alors je fais rien. Je dis juste Oui il a l’air reposé… Est-ce que tu retrouves ses traits qu’ils me demandent ? Je dis Oui il n’a pas changé. C’est faux. Il a juste 20 kilos en moins que ce que j’ai toujours connu. On ne voit plus qu’un squelette avec de la cire dessus. La lumière est tamisée, probablement pour cacher les défauts. La musique est trop forte. Surtout pour des chants religieux. J’ai envie de prendre une photo. Je sais pas si ça se fait. Mais l’objet devant moi semble tellement faux que j’aimerai en garder une trace. Et puis le décorum est d’un kitsch… Ca irait bien dans mon salon.
Le soir je commence à être au courant des histoires de famille. Je sens que ça va pas être de tout repos la suite.
Samedi.
A la Chapelle ils sont tous là. Ils sont venus ils sont tous là dès qu’il ont entendu ce cri il est mort le patriarche. Les mêmes visages. 5 ans de plus dans la gueule. Je ne quitte pas des yeux le petit cousin. La dernière fois que je l’ai vu il avait 12 ans. Il en a 17 aujourd’hui et c’est un sacré coup de vieux dans la gueule pour moi aussi. J’ai le malheur d’être à côté d’un cousin ultra top catho et je me prends des bras louants le seigneur en plein torse toutes les 3 minutes. J’ai jamais rien compris à ces rites tribaux qu’ils effectuent dans une église. Et j’ai jamais rien compris à ces messages qu’il nous dit le seigneur. Des trucs de miséricorde et de rappel auprès de lui. Une sorte de petit bonhomme vert qui envoie des messages aux terriens pour leur dire que là haut c’est tip top cool de la balle. Un truc d’illuminés, quoi. Sauf que tout le monde y marche à fond. Mais peut-être que je suis plus stupide que les autres.
Au cimetière je fais un geste que je ne pensais jamais faire. Comme si j’étais forcé. Je me suis retrouvé otage dans la file pour bénir le cercueil. Pas possible de m’échapper. Peut-être par peur des regards ou par respect des autres je sais pas. Il a fallu faire ce geste. Après tout c’est juste tremper un bout de ferraille dans une bouteille d’eau du robinet et éclabousser le cercueil avec. Vraiment bizarre ces trucs religieux.
On m’a dit Tu passeras à la maison après. On a des choses pour toi. J’ai dit j’y vais à pied j’ai envie de refaire le trajet. Etre peinard 5 minutes. Seul avec quelques souvenirs du lieu. J’ai pris l’appareil photo. La maison des grands-parents est quand même superbe.

Je prends des photos de la façade. Y’a un oncle qui est déja là. J’ai peur que chaque mot ou geste que je fais exprime un avis quant à la succession. Je m’en fous de la succession. J’ai juste envie que plein de souvenirs me reviennent. T’inquiètes pas tu es considéré comme le 10ème. 10 frères et sœurs. Une trentaine de petits-enfants. Une trentaine d’arrière petits-enfants. Y’a juste moi, le vilain petit canard, qui par défaut doit hériter d’un dixième de la succession. J’ai rien demandé à personne moi. Mais mathématiquement dans l’affaire je risque d’être le mieux lotit. Alors forcement doit y avoir des jalousies. Ca doit jaser. T’as pas été très présent ces temps-çi. Alors depuis un an le pillage a déja eu lieu. Il ne reste plus rien dans la maison. Les ainés se sont servis les premiers. Puis les plus jeunes. Puis les petits-enfants. Moi j’étais pas prévenu. Mais je m’en fous. Je vais pas emporter un meuble je vais pas emporter une table. L’oncle y va avec des pincettes.
C’est dérangeant. Le partage s’est fait simplement qu’il me dit. On a gardé les choses qui appartenaient à ton père. Elles te reviennent. Un cahier d’écolier. De la vaisselle. Des photos que j’ai déja en double. Je suis censé faire quoi là, pleurer ? J’ai déja fait. On savait pas trop quoi faire, on t’as pas vu ces dernières années. Je sais bien. C’était voulu. Alors tu sais tu prends ce que tu veux. Tout ce qui te fais plaisir. Les pièces sont vides. Il reste des babioles de la déco des chiffons des vierges Marie en plastique. Et puis y’a cette chaise là toute seule. Personne n’en a voulu. La Chaise Seule qu’elle s’appelle maintenant. Moi je la trouve jolie. Y’a que moi qui peut la trouver jolie. Alors je l’ai prise.
On me parle du terrain. De comment il va être vendu. J’ai pas envie de savoir. C’est dommage que personne ne veuille le reprendre. C’était chouette ce terrain. Immense. Et le verger. T’inquiètes pas tu auras ta part. M’en fous de ma part moi je veux garder en mémoire le joli pommier. Avant qu’il soit rasé.

C’est drôle, malgré toute cette rancœur je sais qu’un jour je viendrais m’installer là. Une chouette maison avec mon petit pédé. Un jardin avec tout plein de plantes. En face de la mer.













